Virginia Yunes
Après quelques visites dans les quartiers de Breves et des communautés riveraines, j’ai rencontré « Maria » dans l’un des quartiers les plus pauvres, appelé Cidade Nova II (Ville Nouvelle II) et je partage avec vous une des histoires les plus émouvantes que j’ai connues :
- D’où êtes-vous ?
- D’ici, répondit « Maria », nom fictif d’une histoire vraie, qui représente l’histoire de beaucoup d’autres « Marias ».
-Vous êtes née dans ce quartier ? J’insistais car sa réponse attisa mon attention, comme j’avais découvert que ce quartier, « Cidade Nova II » n’existait que depuis deux ans, après l’occupation par des personnes venues de l’intérieur avec le rêve d’améliorer leurs vies. Peut-être que ma question n’était pas claire pour elle et qu’elle avait compris que je faisais référence au Marajó et sa région.
- Mais quand ? Je suis née à Santa Rita, sur le fleuve, mais comme la vie là-bas était très difficile, nous sommes venus ici, moi, mon mari et mes enfants.
Nous connaissons peu ou presque pas la vie des riverains, ces personnes qui habitent sur les rives du fleuve Amazone. Il y a des milliards de familles répandues le long du fleuve qui vivent dans des maisons sur pilotis (maison en bois sur l’eau), distantes les unes des autres ou parfois regroupées et reliées par des ponts et formant des communautés.
L’unique accès à ces riverains est le fleuve et ils utilisent comme transport des barques (canoës) ; certains ont des bateaux à moteur comme moyen pour arriver à la ville et se procurer des aliments, des médicaments et tout le reste. Ils emportent des marchandises pour vendre au marché et, bien-sûr, vont se rendre visite les uns les autres.
Soudain, je vois passer une barque avec 3 enfants, la plus jeune ne devait pas avoir plus de 4 ans, et ils se dirigeaient tous vers l’école qui se trouve aussi sur les rives du fleuve. Il y a une carence importante de professeurs dans cette région, car les professeurs qui viennent de Belém doivent déménager et vivre dans les îles, voire dans l’école elle-même et il n’est pas facile du tout de s’adapter à ce mode de vie. Généralement, la salle est divisée en 4 groupes (par lignes) et les cours ont lieu avec le même professeur, simultanément.
Leur aliment principal est l’açaï et certaines personnes ne veulent pas manger s’il ne figure pas au menu. L’açaï est mélangé à la farine de manioc épaisse (artisanale) à laquelle ils ajoutent aussi des crevettes sèches, du sucre ou ce qu’ils ont. Ils mangent du poisson, de la viande de la forêt (singe, paresseux, tatou, tortue, pécari (porc de la forêt), « paca », poulets et autres) qu’ils assaisonnent avec le seul épice, ou mieux, le colorant, qui est le « urucum ». Les plats typiques de la région sont : le « tacaca », le « batapa », le « tucupi » et le « maniçoba » (cuisiné dans des feuilles de manioc).
Ils respectent beaucoup la nature, ne lui prenant que ce dont ils ont besoin, ni plus, ni moins. Ils vivent l’instant présent, sans se préoccuper d’accumuler comme nous l’impose le capitalisme. Cette façon de vivre se traduit également dans la relation avec le temps, disons qu’ils ne sont pas pressés et stressés comme nous.
C’est encore la malaria le pire ennemi de ce peuple ; même si beaucoup la connaissent mal, elle est responsable du plus grand nombre de morts dans le monde.
Pour ne pas imposer plus de contraintes à « Maria », j’ai commencé à commenter comme ses enfants et sa maison étaient beaux. La maison était sur pilotis, d’une seule pièce, faite de bois et sans mur, juste des colonnes et la façade. Tous dorment dans des hamacs suspendus au plafond, les toilettes sont à l’extérieur et pour les atteindre, il faut avoir des dons d’équilibriste sur une planche de bois fine et étroite. On dirait même que Toquinho¹ s’est inspiré ici lorsqu’il composa sa chanson qui dit : « c’était une maison très rigolote, qui n’avait pas de mur, qui n’avait rien … ». Précaire ou pauvre ou peu protégée des moustiques et de la pluie, cela ne l’empêche pas d’être un foyer, un beau foyer !
A gauche, là où normalement se trouve la cuisine, sur une cuisinière improvisée, il y avait une poêle avec trois poissons dedans. Lorsque je dis qu’ils avaient l’air appétissant, elle me raconta que ces poissons avaient été pêchés par son époux pendant toute une semaine et que, mélangés à un peu de farine de manioc et d’açaï, c’était tout ce que la famille avait à manger pour ce jour et peut-être pour toute la semaine. Maintenant, je pouvais comprendre pourquoi cet enfant d’un an et demi dans ses bras présentait tous les signes de malnutrition avancée et le ventre typique de qui a des parasites. Sans oublier qu’il ne parlait pas encore, ni ne marchait. Les autres enfants aussi étaient plus petits que la normale, avec un regard distant, comme perdu. J’essayais de parler et de jouer avec eux, mais je n’eus pas de réponse. En regardant rapidement la petite maison, je m’aperçus qu’il n’y avait aucun jouet, il y avait quelques vêtements pendus à un fil et d’autres entassés dans un sac plastique. J’aurai vraiment aimé écouter la voix de ces enfants et comprendre comment ils vivaient leur enfance.
Ensuite, je commençais à photographier et leur montrer leurs images dans le viseur de l’appareil digital ; au début, ils s’étonnèrent et eurent un peu d’appréhension ; j’imagine qu’ils devaient se demander comment elles étaient rentrées là-dedans ? Petit à petit, ils se libérèrent et avec le regard me demandèrent de continuer à les photographier, toujours dans le silence. La mère m’observait et riait ; je pense qu’elle aussi voulait participer à cette relation qui commençait.
-Tu vois, ces enfants maintenant veulent seulement aller à l’école ! me dit la mère avec un certain ton joyeux parce que finalement 4 de ses enfants, dont un de 10 ans déjà, commençaient à fréquenter une école, pour la première fois de leur vie.
Des enfants qui bien souvent doivent demander l’aumône pour aider leur mère à mettre de la nourriture sur la table. Des enfants qui se prostituent juste pour une bouteille d’huile, un plat de nourriture, même pour R$0,50 ou pour une barrette pour les cheveux, car, comme toute petite fille, elles veulent être coquettes. La prostitution infantile à Breves devient un sujet très polémique dans l’Etat du Pará, principalement après les dénonciations faites au début de l’année par Dom Azcona, évêque du Marajó, qui reçoit de très nombreuses menaces de mort.
Breves possède cette réalité, à cause de sa situation géographique, c’est une ville portuaire, sur l’itinéraire de toutes les embarcations venant de Manaus, Santarem, de la Guyane française, Amapá et d’autres villes proches de Belém.
La ville de Breves est située sur une des îles au sud de l’archipel du Marajó, considéré comme le plus grand archipel fluviomaritime du monde. Distante de 292 kms de Belém, ce qui représente environ 12 heures dans un bateau d’une capacité de 300 passagers en moyenne. Marajó abrite 16 villes et est un important sanctuaire écologique de la planète avec sa biodiversité très riche.
Le paysage est composé de forêts, de prairies, de pelouses, de cascades et de ruisseaux. La faune est composée de divers oiseaux (toucans, perroquets …) crocodiles, « arraias », une variété de poissons, et le fameux dauphin rose, qui, jusqu’à aujourd’hui, alimente diverses légendes populaires.
- Ton mari est au travail en ce moment ?
- Mais quand ? – en d’autres termes : imagine, ce serait bien si c’était vrai !
Il n’y a pas d’emplois ; quand ils ne sont pas fonctionnaires de l’Etat, les habitant sont commerçants ou ont une autre activité professionnelle spécifique. Avoir faim, oui ! Car, bien que vivant sur les rives du fleuve, ils ont besoin d’embarcations pour pêcher au-delà du fleuve, puisque les rives sont polluées. Pour cela, il serait nécessaire de s’organiser en coopératives, mais les incitations manquent.
L’économie de Breves est basée sur des actions durables, principalement l’açaï (fruit du palmier qui donne le palmier nain), le « copaiva », le charbon et anciennement le bois. Cependant, les forêts sont passablement abimées et manquent de ces espèces, à cause de l’intensité de l’exploitation forestière et le manque de reboisement.
Aujourd’hui, la ville est confrontée au grand défi de trouver des alternatives pour dynamiser son économie et s’occuper de ses presque 90.000 habitants, dont 70 % sont au chômage.
Un aspect important qui a affecté l’indice du chômage fut la fermeture de nombreuses scieries, même celles qui étaient légales, mettant fin à l’emploi dans la région et amenant de nombreuses personnes à quitter l’endroit pour la ville, augmentant la misère déjà grande au Marajó.
De nombreuses familles qui se battent quotidiennement contre la faim et la misère qui se généralise.
- Va chercher de l’eau, demande “Maria” à sa petite fille
Dans les quartiers les plus pauvres de Breves, il n’y a pas d’électricité, ni d’eau potable. Les personnes (généralement les filles) doivent chercher l’eau dans les puits construits en divers points stratégiques (près de l’église ou de l’école). Elles font d’innombrables voyages avec un seau sur la tête, portant l’eau jusqu’à en avoir suffisamment pour que la famille cuisine, fasse sa toilette, lave les vêtements et autres nécessités. Au moins, pour les riverains, il suffit d’aller jusqu’au puits, lancer le seau attaché à un bout de corde et remonter l’eau, bien plus facile.
Cette même eau, qui ne reçoit aucun traitement, est utilisée pour la cuisine. Pour cela, ils la versent dans un récipient en terre et y ajoutent quelques gouttes de chlore et laissent décanter un peu la terre pour l’utiliser ensuite.
- Reçois-tu une aide quelconque, me renseignais-je ?
Au milieu de toute cette réalité, il est beau de voir des personnes qui se dédient pour aider et tenter de changer un peu ce cadre. Je parle spécialement du Projet « Anjo da Guarda » (développé par les missionnaires laïcs du Renouveau Charismatique Catholique) qui réunit de façon hebdomadaire 100 enfants et leur donne l’opportunité d’être des enfants. A travers le jeu, le ludique, le fait d’être ensemble et de raconter des histoires, ils leur offrent des moments heureux dans un quotidien si difficile. Le projet a des ateliers artisanaux et donne un soutien scolaire qui progressivement entrent dans la réalité de chaque famille et essaient de trouver avec elles des solutions pour minimiser les problèmes.
- Bon, « Maria », je dois y aller …
Aujourd’hui, lorsque j’écris ce texte confortablement installée dans ma maison, je me demande : comment vont en ce moment Madame « Maria » et ses 6 enfants ? Comment vont tous ces gens qui rient alors qu’ils devraient pleurer et qui ne vivent pas mais simplement survivent ? (Milton Nascimento²) Ce petit texte sera sûrement être lu par des personnes de toutes les régions du Brésil et mon souhait maintenant est que, d’une manière ou d’une autre, il ouvre nos regards sur cela et tant d’autres réalités, faisant mûrir en nous notre fraternité.
(*) Le texte a été transcrit dans son intégralité en respectant l’auteur Virgina Yunes
¹ Compositeur brésilien
² Autor; compositeur, chanteur brésilien